Estelle Lagarde, De traverse
- Lieu
- Mathilde Hatzenberger Gallery
- Ville
- Bruxelles
- Rôle
- Texte « Pour Estelle, en souvenir d’Anna » publié à l’occasion de l’exposition
Exposition personnelle d’Estelle Lagarde, organisée à la Mathilde Hatzenberger Gallery, rue Léon Lepage, Bruxelles, du 23 février au 23 mars 2019.
Texte de Vanessa Noizet, Pour Estelle, en souvenir d’Anna, paru à l’occasion de l’exposition (MH Gallery Edition, 2019).
De traverse
Pour Estelle, en souvenir d’Anna
Premier contact
Vanessa NOIZET — Ven 08/02/2019 06:51 À : Vanessa NOIZET De : Vanessa NOIZET Envoyé : mercredi 6 février 2019 15:03 À : photo@estellelagarde.com Objet : Premier contact
Estelle, Bonjour,
On ne se connaît pas. On ne s’est jamais rencontré. Mathilde me parle de toi depuis plusieurs années.
Elle dit que tu es une artiste.
Que tes photographies sont des tableaux et des scènes de théâtre. Qu’elles pérennisent des traces, immortalisent des fantômes et racontent des histoires. Une, plusieurs. Une et plusieurs. La tienne, la leur, la mienne, la nôtre.
Mathilde me propose d’écrire un texte pour ton prochain catalogue. Je tente. J’essaie. Je tente l’essai. Aucune transformation à l’horizon.
Imprimés en noir et blanc sur un mauvais papier de format A4, je place côte à côte les fichiers envoyés. Je pose, j’arrange, je déplace. La lumière dans les ténèbres, Les Parasols, La Terrasse. La Vénus Barbaque et La Veilleuse. Le 16 juin puis Le 27 juillet. L’Hôpital. La Dépression patronale. Ubis est, mors victoria tua ? Mort, où est ta victoire ?
Je reprends, réarrange, replace. Des enfants dans un lit, des portes entrouvertes, des ouvriers sans travail, des agneaux faussement mystiques. Des personnages masqués, effacés, invisibles à l’intérieur d’espaces ruinés.
Des femmes aussi, quelques-unes. En cheveux, échevelées. De couleur blanche ou plus foncée, lisses et bouclés, voilés, attachés. Vraiment protégées ?
Debout, assises, en prière, dans l’attente. Vues de face, de profil, de dos, de trois quarts.
Tronquées, coupées, couchées au sol. Visibles, non emprisonnées.
L’une d’elle est placée à l’orée d’un seuil. Elle attend pour entrer. La lumière l’aveugle ; dedans il fait noir. Pas autant que ne le sont les ailes de jais déposées près de ton corps, recroquevillé sur cette photographie. Ou que le liquide dans les flacons suspendus, ou que les teintes foncées sur tes pieds vernis.
Tout ça je l’ai vu, debout sur une chaise, à prendre moi-même quelques clichés. À verser prochainement au dossier des courriels échangés. Derrière ton travail et ton exposition, notre rencontre et mon texte.
J’ai cru reconnaître ton Voltaire hier près des anciennes Halles de Paris. Il semblait m’écouter pendant que je déjeunais avec une amie.
Au fait, je crois avoir trouvé le titre du texte pour ton catalogue : Conte cruel.
Qu’en dis-tu ?
À te lire, Vanessa
Deuxième contact
De : Vanessa NOIZET Envoyé : jeudi 7 février 2019 17:06 À : contact@estellelagarde.com Objet : Suite, fin ?
Chère Estelle, Bonjour,
Un ami m’écrit ce matin : « … Comment ça va, chère Vanessa ? » Je range mon téléphone puis raye quelques lignes. Page blanche. Nouvelle tentative.
Henri Calet, Fièvre des polders, 1939. Saisissant livre, magnifique et terrible. Récit des espérances, des déceptions et des malheurs d’un modeste lignage.
Odilia, la fille des tenanciers, danse avec les visiteurs, amuse la clientèle, nettoie le café. Toute proche du sol, on la piétine tandis que sa mère, la patronne, est quant à elle confortablement installée.
Je rédige ces quelques lignes un beau jour d’hiver. Le ciel n’est ni gris ni bleu ; il est néanmoins très clair.
Placé à ma gauche, le livre feuilleté de temps à autre ravive d’anciens courroux. Tes photographies, Estelle, semblent un peu plus douces (quoique…).
Sans savoir pourquoi, elles m’évoquent Odilia. Elles sont de celles qui vivent et montrent leurs forces et leurs fragilités. N’ont rien de brisé.
Corps entier et tête pleine. Corps entiers parce que têtes pleines. Pleines de rêves, d’envies, d’évasions possibles. D’ailleurs lointains et accessibles par le biais de ces quelques mots et de tes photographies.
Dis-moi, Estelle, à ma place : qu’aurais-tu écrit ?
On dit que tu as une enfant. Quel est son prénom ? Aime-t-elle parer ses cheveux de petits nœuds et chanter des chansons ?
En écrivant, certaines comptines me reviennent en mémoire. Elles évoquent les champs, les coquelicots, les prés. Tout ce qui fait la beauté des chemins de biais — Ou de traverse. De ceux que tu choisis précisément d’exposer.
Bien à toi, Vanessa
Réponse d’Estelle
Estelle LAGARDE — Jeu 07/02/2019 22:37 À : Vanessa NOIZET Objet : Re : Premier contact
Bonsoir Vanessa,
Merci pour ce joli texte qui n’a pas manqué de me faire frissonner. Cela donne très envie de lire la version finale !
Je ne serai pas si prolixe que toi bien que parfois je pourrais l’être, ce n’est pas la tendance du moment…
Pour répondre à ta question, très sincèrement pourquoi donner un titre ? Et s’il y a un titre pourquoi ne pas reprendre celui de Mathilde ?
Je ne suis pas emballée par le titre Contes cruels que je trouve justement trop cruel. Sans doute est-ce inspirant, sans doute beaucoup de mes ambiances paraissent ainsi, mais en réalité j’aime cultiver une certaine ambiguïté et c’est bien une certaine douceur malgré tout que je recherche dans l’âpreté de certains moments de vie si difficiles soient-ils.
À suivre donc. Chère Vanessa.
PS : étant pour la liberté d’expression et de création, si tu décides de garder ce titre bien sûr je n’en ferai pas une comédie et je respecterai ton choix mais je t’ai donné mon sentiment.