Projet de thèse
En 2014, Vanessa Noizet entame sa thèse de doctorat sur la réception de l’œuvre de Gaston Chaissac : « L’idée première ensevelie sous les dogmes » : étude de la réception critique de l’œuvre de Gaston Chaissac, des années trente à nos jours, à l’Université Paris I – Panthéon-Sorbonne, sous la direction d’Emmanuel Pernoud, historien de l’art contemporain, professeur émérite.
Ce dernier se rappelle, dans son texte d’hommage à Vanessa :
Vanessa Noizet brossait une « galaxie Chaissac », tissée de fils à travers l’espace et le temps. Jamais « ermite » — pour reprendre le topos de l’artiste dit brut — ne fut plus relié au monde, lui qui laissa une correspondance estimée à plus de trente-mille lettres.
« Le choix de la correspondance est donc éminemment stratégique et ajoute à la complexité du personnage : les missives rendent ainsi la présence de l’artiste tout en dissimulant sa personne physique. En dépit de l’éloignement géographique, la voix de Chaissac est ainsi diffusée, autorisant de fait la correspondance à se substituer à la rencontre. C’est là, très certainement, l’aspect le plus troublant de l’art du créateur : la proximité apparente induite par le travail d’écriture épistolaire est cependant contredite par l’attitude secrète de l’artiste qui voyage très peu hors de Vendée. »
La thèse de Vanessa, à ce jour inachevée et toujours en cours au moment de son décès, ne nous laisse que quelques fragments, dont le plan qu’elle remit à son directeur de thèse en juin 2019. Celui-ci le commente :
[Ce plan] fait bien saisir la valeur que cette réception prenait à ses yeux pour renouveler l’image de Chaissac, loin des clichés. Lors d’un rendez-vous à l’INHA, elle traduisit graphiquement cette réception en la dessinant sous la forme d’une carte. Je garderai toujours en mémoire l’image de ce croquis étalé sur mon bureau : avec ses points dispersés et reliés par des fils, ce dessin exprimait d’un seul coup d’œil l’univers profondément relationnel dans lequel s’ancraient l’œuvre et la personne de Chaissac.
Plan de la thèse, 24 février 2019.
Problématiques
1) Multiplicité des réceptions : difficultés à penser l’œuvre d’un artiste en dehors des catégories artistiques préétablies
2) Gaston Chaissac, conscient de cette contradiction, assure lui-même la diffusion de son œuvre
3) « Rêve accessible » : réception continuelle
1er chapitre : « Un maître nous est né » (Otto Freundlich) ?
I) La naissance d’un mythe (1934-1944) ?
a) Gaston Chaissac à Paris (1934-1938)
L’atelier d’Otto Freundlich et de Jeanne Kosnick-Kloss ; enseignement et théories d’Otto Freundlich. Premières expositions organisées par O. Freundlich et J. Kosnick-Kloss. « Archéologie » biographique : travailler expositions et musées vus par Chaissac à ce moment-là (Luxembourg, exposition Paul Klee).
b) Errances : Arnières, Clairvivre, Saint-Rémy-de-Provence (1938-1942)
Correspondances avec le docteur Forestier (Arnières). Histoire de Clairvivre (histoire du lieu, organisation de l’ensemble architectural) ; organisation d’exposition. Liens avec le docteur Périgord, médecin et collectionneur, proche de la littérature prolétarienne et des frères Giraud ; liens avec la galerie Folklore à Limoges ; contacts avec le docteur Ferdière. Nouveaux cercles à Saint-Rémy-de-Provence (André Lhote, Albert Gleizes – Méjades) ; correspondances Lhote, Gleizes.
c) Un parcours vendéen
Installation en Vendée avec sa femme Camille, originaire de Vix. Lien de l’œuvre avec la vie en Vendée (Boulogne, Sainte-Florence, Vix) ; liens entre art et vie quotidienne. Statut marginal en Vendée : opposition au groupe. Ruralité : « Peinture rustique moderne ».
II) Boulogne et Sainte-Florence de l’Oie : l’œuvre tout contre les catégories (1944-1961)
a) Le singulier
« Esthète en tablier de cuir » : liens avec Henri Poulaille et Michel Ragon ; littérature prolétarienne. « L’homme du commun » : contacts avec Raymond Queneau, Jean Paulhan et Jean Dubuffet ; liens avec la NRF et Gallimard ; « Chroniques de l’Oie ». « Picasso en sabots » : Joseph Bonnenfant et Ouest-France ; contacts avec revues et associations artistiques locales (La Tour de feu et les Indépendants de l’Ouest) ; reportage photographique Robert Doisneau et article Robert Giraud.
b) Le naïf
Liens avec Jules Lefranc et Anatole Jakovsky. Gaston Chaissac, l’homme-orchestre (1952). Gaston Chaissac, peintre naïf (situer par rapport aux publications de Jakovsky jusque dans les années 1960).
c) Le moderne
Œuvre structurée en deux parties : les « belles huiles » (C. Chaissac) et les collages, peintures sur pierre, etc. ; exposition « Supercocasse » (début de reconnaissance en Vendée) ; peinture rapide, spontanéité. Historique des expositions (Paris, Nantes, Sainte-Florence, La Roche-sur-Yon, etc.). Nouveaux cercles, nouveaux réseaux : contacts avec Julien Lanoë, président des amis du Musée des beaux-arts de Nantes, liens avec CoBrA, etc. André Bloc et les revues Aujourd’hui et Art et Architecture d’aujourd’hui : collectionner et diffuser.
III) Les dernières années (1961-1964) : reconnaissances marchande et institutionnelle de l’œuvre
a) Développements
Galeristes : Enzo Pagani, liens avec André Bloc, et Cordier et Ekstrom, liens avec Jean Dubuffet. Julien Lanoë et le Musée des beaux-arts de Nantes : exposition 1961 face à Édouard Pignon. Presse et télévision (reportage télévision allemande).
b) Prolongements : un artiste pop ?
Iris Clert, expositions et correspondances ; liens avec les Nouveaux réalistes. Bricolages ; les dernières séries : totems et peintures où disparaissent le cerne.
c) Masques et totems : l’homme derrière l’artiste
Ghérasim Luca, Benjamin Péret, Gilles Ehrmann, « Les Inspirés et leurs demeures » : intérêt pour la trajectoire de l’homme et de l’artiste ; rencontres ; correspondance avec G. Luca. Gaston Chaissac et la Belgique : Daily Bul et Pol Bury, Phantomas, etc. Les dernières lettres : amertume et déception. L’œuvre finie est-elle achevée ?
2e chapitre : Le Brut
I) Gaston Chaissac et Jean Dubuffet
Amitié humaine et artistique ; Hippobosque au bocage ; Dubuffet mécène. Exposition de 1947 (avec Jean Paulhan). Étude de la correspondance croisée des deux artistes. Les Chaissac de Dubuffet. Deux conceptions de l’art différentes.
II) Gaston Chaissac et l’Art Brut
Un homme du commun ? Étude de la place de l’œuvre de Chaissac dans les premières publications de l’Art Brut. Almanach et Albums photographiques de Jean Dubuffet. L’Art Brut préféré aux arts culturels (1949). Présence d’œuvres de Chaissac aux États-Unis dans les années 1950 au moment où les ouvrages sont envoyés par Jean Dubuffet chez A. Ossorio (travailler photos récupérées). Mise en perspective par rapport aux écrits contemporains de Jean Dubuffet (jusqu’aux années 1960).
III) L’Art Brut contre Chaissac
Retrait des œuvres de la Collection de l’Art Brut. Collection Neuve Invention. Différenciation par Jean Dubuffet de son invention et de l’œuvre de Chaissac, pour autant l’amalgame perdure : pourquoi ? Pour Annie Chaissac, le projet de son père est difficile à concevoir : besoin de catégoriser. Art Brut devenu une catégorie qui enferme et permet l’appréhension de l’œuvre de Chaissac : tension à l’œuvre dans l’Art Brut. Accrochages contemporains Collection Art Brut : tout est mêlé. Travailler la monographie de Jean Dubuffet par Michel Thévoz. Aller à la Collection de l’Art Brut pour un autre séjour de recherche centré sur P. Dereux (correspondance avec Dubuffet).
3e chapitre : Le rêve accessible
I) Une réception à huis clos
Inventaire des œuvres et « Dictionnaire » par Camille Chaissac et Annie ; travail avec le galeriste Nathan. Vendre le haut du panier et garder la « grammaire » en réserve afin de perpétuer l’intérêt pour l’œuvre. Expositions et publications plus ou moins confidentielles ayant permis de recenser les sources existantes, de constituer une bibliographie, d’entretenir la « chasse au trésor ». Camille Chaissac : valoriser l’œuvre en lien avec les musées ; chercher la reconnaissance artistique ; travail avec Henry-Claude Cousseau. Annie Chaissac : intérêt plus sociologique et historique ; expliquer l’itinéraire personnel et lier l’art à l’histoire culturelle.
II) Exposer et diffuser l’œuvre
Musée de Lyon (1968). Musée national d’art moderne (1973). Musée de Nantes (1998). Jeu de Paume (2000). Musée de la Poste (2006, 2013). Galeries Thomas le Guillou, Louis Carré.
III) Le Musée de l’Abbaye Sainte-Croix des Sables d’Olonne
a) Historique de la collection
Musée lié à la Préhistoire (empreintes de dinosaures, campagnes de fouilles à proximité) et à la Vendée (constitution du département ethnographique en lien avec G.-H. Rivière). Constitution d’une collection d’art contemporain : travail sur les inventaires depuis Claude Fournet, Henry-Claude Cousseau, etc. Quelle place pour Chaissac ? Création du Centre d’étude et de documentation Gaston Chaissac.
b) Expositions Chaissac
Travail sur les catalogues, d’après les archives et photographies trouvées. Quelques grandes expositions relayées par les Cahiers du Musée. Accrochages. Chroniques (2017).
c) Gaston Chaissac et Victor Brauner comme figures de proue : redéfinition du projet scientifique et culturel du musée
Séjours à Nice et Nantes.